Le 8 février 2011, Stephen Elop, arrivé à la tête de Nokia à l’automne précédent, écrit à ses salariés que leur entreprise se tient sur une « plateforme en feu ». Trois jours plus tard, il annonce qu’il abandonne ses propres systèmes pour miser sur Windows Phone, avant de céder sa division téléphones à Microsoft en 2013.
Ce sont les chercheurs Timo Vuori et Quy Huy qui nous dévoilent les coulisses de ce retournement en reconstituant ce qui se passait dans les bureaux de Nokia : des dirigeants qui redoutaient la concurrence et des managers intermédiaires qui redoutaient leurs dirigeants, sans en parler.

Cette peur inter-étage a filtré l’information qui remontait vers ceux qui décidaient, et personne ne l’a jamais formulée devant eux. Une équipe de chercheurs de l’INSEAD a depuis donné un nom au processus par lequel une organisation entière se met à contenir l’inquiétude de ses dirigeants : l’organisation défensive. Ce processus éclaire l’échec des transformations conduites par des entreprises qui ne manquent ni de vision, ni de stratégie, ni de collaborateurs engagés.
La question qui vous concerne porte donc sur l’endroit où votre comité dépose cette inquiétude. Elle porte aussi sur le dispositif RH qui la transporte le plus souvent, celui que votre direction présente volontiers comme sa meilleure pratique de conduite du changement.
| Le récit dominant | Le mécanisme étudié | Le déplacement |
|---|---|---|
| Un taux répété sans mesureL’échec des transformations est attribué à la résistance des équipes et à un défaut de méthode, sur la foi de taux qu’aucune étude n’établit. | L’organisation défensiveDes chercheurs de l’INSEAD décrivent un processus où l’anxiété non dite des dirigeants façonne la vision, désigne des responsables et installe des routines qui préservent le statu quo sous couvert de changement. | Le lieu du dépôtLe point décisif devient l’échelon auquel le comité confie la transformation, souvent une cohorte de talents qui reçoit avec la mission l’inquiétude que la direction ne formule pas. |
Ce que les taux d’échec des transformations ne mesurent pas
Deux chiffres circulent, 70 % de longue date et 88 % depuis 2024. Aucun des deux ne repose sur une mesure des transformations elles-mêmes. Le premier a été démonté par un chercheur britannique, le second provient d’une enquête déclarative auprès de dirigeants, et tous deux servent le même récit.
Ni 70 % ni 88 % ne mesurent l’échec des transformations
Vous avez sans doute entendu qu’environ sept transformations sur dix échouent, et plusieurs des premiers résultats de Google sur la question le reprennent encore dans leur titre. Pourtant, Mark Hughes, chercheur à l’université de Brighton, a examiné en 2011 cinq publications qui avançaient ce taux, et il a conclu qu’aucune preuve empirique valide ne soutient ce chiffre. Le taux circule donc comme un récit partagé.
Un chiffre plus récent a pris le relais. En avril 2024, Bain a publié une enquête menée auprès de plus de 400 dirigeants et cadres supérieurs dont il ressort que 12 % seulement des transformations atteignent leur ambition initiale, ce qui laisse les 88 % restants en deçà.
J’utilisais ce chiffre régulièrement en conférence après avoir lu plusieurs résumés ou articles relayant cette information. Sauf qu’après avoir lu l’enquête original dans le détail, j’ai compris qu’elle mesure l’écart avec l’ambition de départ, ce qui range dans ces 88 % une transformation ayant livré neuf dixièmes de sa promesse. Donc ce chiffre ne signifie pas que « 88 % des transformations échouent » mais que 88 % des transformations échouent à atteindre les ambitions de départ. Pas pareil.
Les deux chiffres partagent donc la même faiblesse. Ils recueillent ce que des dirigeants déclarent au sujet de programmes qu’ils ont eux-mêmes conduits, et aucun des deux ne porte sur un échantillon français. Vous pouvez les citer en comité comme le signe d’une inquiétude partagée dans la profession, jamais comme une mesure du risque que court votre propre programme.
Pourquoi le débat reste prisonnier de la transformation digitale
Interrogez un moteur de recherche sur l’échec des transformations et vous obtiendrez presque uniquement des pages consacrées au numérique. Cette spécialisation renseigne sur le marché du conseil, puisque le numérique reste le budget de transformation le plus visible et le plus facile à chiffrer, et elle renseigne mal sur le périmètre réel du problème.
Les terrains sur lesquels le mécanisme a été observé le confirment. Le cabinet suivi par les chercheurs de l’INSEAD menait une restructuration collaborative, Nokia opérait un virage stratégique, et l’hôpital londonien étudié dans les années soixante réorganisait le travail de ses infirmières. Aucun de ces trois cas ne relève d’un programme informatique.
Chez Glukoze, nous posons donc une condition d’exposition plutôt qu’un périmètre. Une transformation devient vulnérable à ce mécanisme dès qu’elle touche à la manière dont votre comité décide, arbitre et se répartit le pouvoir. Une migration d’outil qui laisse cette répartition intacte y échappe largement, alors qu’une réorganisation, une fusion, un changement de modèle économique ou un plan de sobriété y exposent votre direction en première ligne.
Ce que l’enquête de Bain dit de la charge de vos meilleurs éléments
La même enquête contient un résultat qui pèse davantage sur votre arbitrage que le taux qui l’a rendue célèbre. Parmi les entreprises qui réussissent leurs transformations, 56 % évitent de surcharger leurs dirigeants clés, contre 44 % chez celles qui les ratent, et deux tiers d’entre elles garantissent aux personnes affectées à la transformation au moins la moitié de leur temps.
Bain ajoute que 90 % de la valeur d’une transformation provient de moins de 5 % des rôles. Ce ratio explique pourquoi la question de savoir qui porte le chantier pèse plus lourd que le choix de la méthode, puisqu’une poignée de personnes détermine le résultat de l’ensemble.
Retenez la mécanique que ces deux résultats dessinent ensemble. Une transformation se joue sur le traitement réservé à un très petit nombre de personnes, et ces personnes sont exactement celles à qui un comité inquiet confie ses chantiers les plus sensibles. Elles reçoivent alors bien autre chose que la mission.
Ce que la recherche établit sur l’échec des transformations
Une enquête recueille ce que des dirigeants acceptent de déclarer sur leurs propres programmes. Une ethnographie observe ce qu’ils font quand ils se croient entre eux. Quatre ans passés au sein d’une équipe dirigeante ont permis à trois chercheurs de l’INSEAD de décrire le mécanisme que les taux d’échec laissent invisible.
Quatre ans d’observation au sein d’une équipe dirigeante
Declan Fitzsimons, Jennifer Petriglieri et Gianpiero Petriglieri ont suivi pendant quatre ans l’équipe dirigeante d’un cabinet de services professionnels qui voulait enrayer la baisse de ses performances. Leur travail est une ethnographie longitudinale, ce qui suppose une présence prolongée sur place, l’observation directe des réunions du comité et l’accès aux documents internes du programme.
Ce que cette méthode apporte se lit dans un écart que l’étude documente. En réunion, les dirigeants adoptaient les orientations sans réserve, alors qu’en entretien individuel ils exprimaient des doutes qu’ils ne partageaient jamais entre eux. Une enquête par questionnaire aurait enregistré l’alignement affiché et laissé le désaccord hors du champ.
Ils en ont tiré une théorie de l’organisation défensive, publiée dans l’Academy of Management Journal en 2025, puis une synthèse destinée aux dirigeants dans la MIT Sloan Management Review. L’organisation défensive désigne le processus par lequel une organisation diffuse, détourne et déplace une anxiété devenue trop lourde, tout en renforçant le pouvoir des dirigeants en place.
Autrement dit, l’entreprise continue de s’agiter, mais son énergie sert d’abord à rendre l’inquiétude supportable, et son fonctionnement reste celui d’avant. Les auteurs décrivent quatre temps successifs, qui partent du sommet et gagnent peu à peu toute l’organisation :
- une vision rassurante, adoptée avec un enthousiasme que personne ne met à l’épreuve ;
- un coupable désigné parmi ceux qui ont moins de pouvoir, quand la vision tarde à produire ses effets ;
- des routines d’engagement que les équipes exécutent sans plus y croire ;
- et un bouc émissaire, souvent le dirigeant qui avait porté l’espoir initial.
Le cabinet étudié, que les chercheurs appellent Recco, a été racheté au terme du programme, et ses dirigeants ont perdu leur poste.
Ce que cette étude ne permet pas de conclure
Une étude ethnographique porte sur un seul terrain, et vous auriez raison de vous en méfier avant d’en tirer une règle générale. Recco est un cas observé avec une précision rare, mais il reste un cas, et la relecture de Nokia repose sur des entretiens menés après les faits. Les auteurs eux-mêmes présentent leur travail comme l’étude d’un échec, puis ils s’appuient sur la psychologie clinique pour en tirer des pistes plus larges.
Le risque inverse existe aussi. Expliquer un échec par l’anxiété des dirigeants peut servir à absoudre une erreur de stratégie, comme si un mauvais diagnostic de marché devenait acceptable dès lors qu’il avait été posé par des personnes inquiètes. Chez Glukoze, nous tenons donc ce mécanisme pour une grille de lecture qui s’ajoute à l’analyse stratégique, et jamais pour une excuse qui la remplace.
Cette réserve posée, le mécanisme mérite votre attention pour une raison pratique. Il décrit un échec qui survient alors que toutes les cases habituelles de la conduite du changement sont cochées, si bien que vous ne le détecterez pas avec les indicateurs d’adhésion que votre programme suit déjà.
Pourquoi votre comité de direction tait ce qui l’inquiète
Un comité de direction tait son inquiétude parce que la plupart des organisations associent l’anxiété à un défaut de leadership. Les données françaises le confirment : une majorité de managers estime qu’un manager qui laisse voir ses difficultés perd en légitimité, et l’isolement des dirigeants progresse précisément quand leur entreprise traverse une période difficile.
Une norme que vos managers partagent déjà
Dans son étude sur la santé mentale des cadres et des managers, publiée en octobre 2025 à partir d’une enquête auprès de 2 000 salariés du privé, l’Apec relève que 57 % des cadres managers considèrent qu’un manager qui laisse transparaître ses difficultés et ses souffrances devient moins légitime. De plus, 39 % des managers qui déclarent au moins un problème occasionnel de santé mentale craignent qu’en parler freine leur évolution professionnelle.
Cette norme dépasse donc largement les comités de direction, puisqu’elle traverse toute votre ligne managériale. Les chercheurs de l’INSEAD décrivent la même règle au sommet, car les dirigeants de Recco reconnaissaient leurs inquiétudes en entretien individuel mais refusaient de les partager entre eux, et l’un d’eux expliquait qu’il craignait de passer pour le seul incapable d’obtenir des résultats. Vous connaissez sans doute la conséquence la plus fréquente de cette règle : votre dirigeant parle de son inquiétude à son coach, en séance individuelle, et jamais à son comité.
L’isolement grandit quand les résultats baissent
Bpifrance Le Lab a interrogé 917 dirigeants de PME et d’ETI entre février et avril 2026, et 49 % d’entre eux se déclarent isolés, contre 45 % dix ans plus tôt. La part de ceux qui se disent « très isolés » est passée de 11 % à 18 % sur la même période. Surtout, 58 % des dirigeants se disent souvent ou toujours seuls dans les moments difficiles, et la solitude concerne encore 25 % d’entre eux dans les périodes de succès.
Ces chiffres portent sur des PME et des ETI, et ils ne mesurent pas l’anxiété d’un comité de grand groupe. Ils décrivent pourtant la même mécanique temporelle que l’étude de l’INSEAD, puisque l’isolement augmente au moment exact où l’entreprise aurait besoin que ses dirigeants confrontent leurs lectures de la situation. Quand vos résultats se dégradent, la conversation dont votre comité a besoin devient donc la plus difficile à tenir.
De la peur de rater à la peur de décevoir
Les chercheurs décrivent une escalade en trois registres. Une baisse de performance inquiète d’abord le dirigeant sur ses résultats, puis sur l’image qu’il a de lui-même, et ensuite sur l’image que les autres ont de lui. Or plus un dirigeant s’identifie à son entreprise et plus ses équipes lui font confiance, plus cette escalade est rapide, parce que la baisse touche alors sa réputation et son identité en même temps.
L’idée que les organisations se défendent collectivement contre l’anxiété a une lignée ancienne. En 1960, la psychanalyste Isabel Menzies Lyth montrait déjà, dans un hôpital londonien, comment l’organisation du travail des infirmières servait à tenir l’angoisse à distance. L’apport de l’équipe de l’INSEAD consiste à suivre ce mécanisme dans le temps, au sommet d’une entreprise engagée dans une transformation, et à montrer qu’il descend d’un étage à l’autre.
Le cas Nokia montre la version à deux étages de ce déplacement, puisque la peur des dirigeants et celle de leurs managers se sont additionnées pour filtrer l’information qui remontait sur l’état réel des produits, selon l’étude publiée dans l’Administrative Science Quarterly. Retenez le principe, car il commande tout ce qui suit : l’anxiété reste rarement à l’étage où elle naît, et elle descend vers celui qui a le moins de moyens de la renvoyer.
Où votre comité dépose son anxiété
Un comité anxieux dépose son inquiétude à l’échelon qui a le moins de pouvoir pour la traiter. Le véhicule le plus fréquent est une mission de transformation confiée à des talents, qui reçoivent avec le mandat la charge de produire un diagnostic que le comité n’est pas encore prêt à entendre sur lui-même.
La mission confiée aux talents, un transfert qui porte un autre nom
Chez Recco, l’équipe dirigeante, inquiète du manque de progrès, a désigné un groupe de « futurs dirigeants » parmi ses collaborateurs directs et leur a confié plusieurs chantiers de la transformation. Sur le papier, la démarche cochait toutes les cases d’une conduite du changement participative, avec des équipes projet, des analyses et des recommandations présentées au comité. Vous avez probablement signé un dispositif très proche, parce qu’il valorise les talents, soulage l’agenda du comité et produit vite des preuves d’action.
Le problème tient à ce que la mission transporte avec elle. Le comité confie le travail, mais il confie en même temps une inquiétude qu’il n’a pas formulée, celle de découvrir que la difficulté vient de lui. La cohorte reçoit donc un mandat dont l’objet officiel est l’organisation et dont l’objet réel, que personne ne formule, est le comportement de ceux qui l’ont mandatée.
Notre position chez Glukoze découle de ce constat. Lorsqu’un diagnostic de transformation est confié à une population qui dépend du comité pour sa carrière, l’asymétrie de pouvoir fait partie du diagnostic, et vous ne pouvez pas l’écarter au motif que la démarche se veut participative.
Pourquoi le miroir tendu par la cohorte est rejeté
À mesure que les équipes projet de Recco avançaient, leurs données ramenaient au comportement des dirigeants eux-mêmes. En effet, les dirigeants défendaient publiquement la collaboration, mais chacun préservait son propre contrôle, et une équipe a montré que certaines divisions sélectionnaient les meilleurs candidats avant même que les autres puissent les rencontrer. Le comité a alors attaqué les messagers, et l’un de ses membres a demandé le licenciement immédiat d’un manager expérimenté.
Les chercheurs appellent ce mouvement identification projective : un groupe, généralement le plus puissant, attribue à un autre groupe les défauts qu’il refuse de reconnaître chez lui, puis agit de façon à rendre ces défauts réels. Anxieux sur leur propre compétence, les dirigeants de Recco ont jugé les équipes projet incompétentes, puis ils ont multiplié les obstacles sur leur route. Le diagnostic est ainsi devenu la preuve que ceux qui l’avaient produit ne savaient pas travailler.
Pour vous, la conséquence est directe. Si votre comité reçoit une recommandation qui le met en cause et la qualifie d’abord de naïve, d’incomplète ou de mal documentée, deux lectures restent ouvertes : une discussion de fond sur la qualité du travail, ou le deuxième temps de l’organisation défensive. Seule la suite des décisions permet de trancher, car une discussion de fond débouche sur une demande de complément, alors qu’un rejet défensif débouche sur un changement d’interlocuteur.
Ce que votre programme de hauts potentiels perd dans l’opération
Les équipes projet de Recco ont d’abord répondu à l’hostilité par l’hostilité, puis par le retrait. « Je ne suis pas prêt à mettre ma tête sur le billot pour ça », a expliqué un responsable d’équipe aux chercheurs. Ce retrait coûte beaucoup plus cher qu’un chantier raté, parce qu’il touche précisément les personnes que votre entreprise a identifiées pour la diriger demain.
Un programme pour hauts potentiels repose sur une promesse implicite d’exposition et de reconnaissance. Quand l’exposition consiste à tendre un miroir que le comité refuse, la promesse se retourne : le talent apprend que dire ce qu’il voit coûte cher, et il retient la leçon pour la suite de sa carrière. Vous formez alors, avec les meilleures intentions, la prochaine génération de dirigeants qui taira son inquiétude.
Renoncer à ce réflexe a un coût pour votre direction. Confier la transformation aux talents reste le choix le plus rapide et le mieux accueilli, alors que le remplacer par un travail sur le comité retarde le programme de plusieurs semaines et expose vos dirigeants avant d’exposer qui que ce soit d’autre. Chez Glukoze, nous considérons ce délai comme le prix d’un diagnostic que quelqu’un pourra entendre.
Retour d’expérience Glukoze
Le risque que neuf personnes connaissaient et que personne n’avait dit
Nous préparions un séminaire de lancement pour les dirigeants d’une entreprise qui engageait une transformation de son modèle commercial. La règle de préparation consistait en un entretien individuel d’une heure avec chaque membre avant la séance collective, sans compte rendu nominatif.
Sept des neuf membres ont désigné spontanément le même risque : la dépendance du projet à une équipe technique déjà en sous-effectif. Chacun nous a donné la même raison : la crainte de passer pour celui qui freine au moment où la direction générale attend de l’élan.
Nous avons ouvert la séance collective en restituant ce risque sans nommer personne. La discussion qui a suivi a duré deux heures et a produit un décalage de calendrier de six semaines, décidé ce jour-là plutôt que constaté six mois plus tard.
L’enseignement tient en une ligne : vos dirigeants connaissent déjà les risques de votre transformation, et le travail consiste à créer le lieu où les dire plutôt qu’à les découvrir.
Les signaux qui montrent que votre transformation tourne à vide
Une transformation devenue défensive se reconnaît d’abord à des signaux faibles que ses indicateurs officiels ne captent pas : un enthousiasme unanime que personne n’interroge, des réunions d’engagement qui remplacent les décisions et une liste de priorités où presque tout devient prioritaire. Ces signaux apparaissent alors que le calendrier, les instances et la communication fonctionnent normalement.
L’enthousiasme qui ne demande aucune preuve
Lors du séminaire stratégique de Recco, le directeur général a proposé de faire tomber les silos et de partager le leadership, et le mot collaboration a soulevé l’enthousiasme de la salle. Personne n’a demandé ce que partager le leadership signifierait concrètement, ni quelle preuve montrerait que l’idée fonctionne. Les chercheurs appellent ce mouvement idéalisation : une idée reçoit le pouvoir de restaurer un avenir désirable, et l’inquiétude quitte la salle au moment où l’idée y entre.
Le diagnostic du directeur général était pourtant plausible, puisque la structure en silos réduisait réellement l’agilité du cabinet. Le signal d’alerte tient donc à l’absence de questions, quelle que soit la qualité de l’idée. Si votre comité adopte une orientation à l’unanimité sans demander ce qui prouvera qu’elle marche, vous observez ce premier temps, et la question des silos mérite alors d’être traitée pour elle-même, comme le montre notre analyse de ce qui maintient vos équipes en silo.
Les réunions d’engagement qui remplacent la décision
Quand la dynamique s’est essoufflée, les dirigeants de Recco ont lancé une campagne de communication interne. Chaque lundi, les managers devaient réunir leurs équipes pour réaffirmer la stratégie et recueillir de nouvelles idées, tandis que dans une autre entreprise suivie par les mêmes auteurs, les équipes étaient invitées à filmer leurs petites victoires pour les diffuser en interne. Dans les deux cas, les collaborateurs se montraient cyniques dans les couloirs et se plaignaient du travail supplémentaire.
Les auteurs proposent de parler de fatigue des initiatives de changement, car ce qui épuise les personnes est l’écart entre ce qu’elles déclarent en réunion et ce qu’elles pensent en sortant. Cette lecture complète celle que nous proposons sur la saturation du changement, qui traite un problème de débit. Ici, en revanche, une seule initiative suffit à épuiser une équipe dès lors qu’elle l’oblige à jouer un rôle.
Le tableau où tout devient prioritaire
Le dernier temps de Recco tient dans un document. Le comité avait confié au directeur général le soin de hiérarchiser les initiatives, et celui-ci est revenu avec un tableau qui évaluait seize initiatives selon sept critères, dont treize classées hautement prioritaires. « Donc, nous donnons la priorité à tout », a constaté un vice-président, et après un long silence le directeur général a répondu : « Je me sens piégé. » Peu de temps après, l’entreprise a été rachetée.
Avant votre prochaine revue de programme, vous pouvez passer vos propres instances au crible des signaux suivants :
- une orientation adoptée sans qu’aucun membre du comité ait demandé comment en mesurer l’effet ;
- une recommandation d’équipe projet contestée sur sa forme avant d’être discutée sur le fond ;
- un talent ou un manager expérimenté écarté après avoir présenté des données qui concernaient le comité ;
- des réunions d’engagement ajoutées au moment où les résultats tardent ;
- une liste de priorités dont presque aucun élément n’a été arrêté ;
- et un comité qui parle davantage des défauts de la démarche que des décisions qu’il n’a pas prises.
Comment choisir un accompagnement de transformation selon vos critères
Un accompagnement de transformation se choisit selon ce qu’il fait de l’inquiétude du comité. Certains dispositifs la soulagent sans la rendre discutable, d’autres la déplacent vers des talents sans protection, et ceux qui travaillent le comité comme un collectif lui permettent de la traiter à l’endroit où elle naît.
Quatre dispositifs comparés selon ce qu’ils font de l’anxiété
Un chiffre situe l’enjeu de cet arbitrage. Dans l’étude de l’Apec citée plus haut, 52 % des managers en difficulté déclarent qu’aucune mesure n’a été mise en place par leur hiérarchie pour les aider. Ce chiffre décrit l’état par défaut de votre organisation, car lorsque personne ne décide d’un dispositif, l’échelon qui porte la difficulté la porte seul.
Le tableau ci-dessous compare les dispositifs que vous êtes le plus susceptible d’arbitrer quand une transformation cale. Il ne classe pas leur qualité pédagogique, car chacun peut être bien conduit, et il examine seulement ce que chacun fait de l’inquiétude que votre comité n’a pas formulée.
| Dispositif | Ce qu’il traite | Ce qu’il laisse intact | Risque défensif |
|---|---|---|---|
| Coaching individuel du dirigeant | L’inquiétude personnelle du dirigeant, dans un espace confidentiel | La norme collective qui interdit au comité d’en parler | Le dirigeant se soulage en séance et continue d’afficher devant son comité une confiance qu’il ne ressent pas |
| Séminaire stratégique du comité | L’alignement sur une vision et un plan d’action | L’écart entre la vision annoncée et les comportements des membres du comité | L’enthousiasme unanime remplace l’examen des preuves |
| Chantiers confiés à une cohorte de talents | La production de diagnostics et de recommandations | Le pouvoir du comité de rejeter ce qui le met en cause | L’inquiétude du comité est déposée sur des personnes qui dépendent de lui pour leur carrière |
| Travail collectif du comité sur son propre fonctionnement | La manière dont le comité décide, se contredit et évite certains sujets | Les causes stratégiques ou concurrentielles de la difficulté | Le travail tourne à l’introspection si le comité ne le relie pas à des décisions datées |
Vous remarquerez qu’aucun dispositif ne supprime l’anxiété, et les auteurs de l’étude ne le prétendent pas davantage. Ils recommandent aux dirigeants de la reconnaître, de l’explorer avec d’autres et de prendre soin des personnes qui la portent, trois capacités que votre choix de dispositif rend possibles ou empêche.
Trois questions à poser avant de confier un chantier à vos talents
Si vous décidez de confier une partie de la transformation à une cohorte, trois questions permettent de vérifier que la mission ne sert pas de réceptacle :
- Le comité s’est-il engagé, avant le lancement, sur ce qu’il fera d’une recommandation qui met en cause ses propres pratiques ?
- Qui, au sein du comité, répond de la protection des membres de la cohorte quand leurs conclusions déplaisent ?
- Le mandat désigne-t-il explicitement le fonctionnement du comité parmi les objets d’analyse autorisés ?
Une réponse négative à l’une de ces questions ne condamne pas le dispositif. Elle signale en revanche que votre direction s’apprête à confier un diagnostic sans garantir qu’il pourra être entendu, et que le risque pèse alors sur les personnes les moins protégées du programme.
Les signaux qui justifient de commencer par le comité
Certaines situations indiquent qu’un travail sur le comité doit précéder tout chantier délégué. C’est le cas lorsque vos résultats se dégradent depuis plusieurs trimestres, que votre dirigeant s’identifie fortement à l’entreprise et qu’il bénéficie d’une confiance élevée de ses équipes, puisque ces deux conditions forment, selon les chercheurs, le terrain favorable à l’organisation défensive.
C’est aussi le cas lorsqu’un programme accumule les instances d’engagement alors que les arrêts d’initiatives se font rares, ou lorsqu’un membre du comité parle de son inquiétude en privé et jamais en réunion. Dans ces situations, nous vous recommandons de traiter d’abord la manière dont votre comité décide ensemble, avant de mobiliser qui que ce soit d’autre.
Comment nous pouvons vous aider à tenir une transformation sans la défendre
Glukoze accompagne les comités de direction et les lignes managériales qui conduisent une transformation, avec un objectif précis : rendre discutable ce que le comité ressent avant que l’organisation ne le déplace. Nos dispositifs portent sur le fonctionnement collectif du comité, sur le soutien entre managers et sur les parcours qui préparent vos futurs dirigeants.
Former le comité de direction à décider sous inquiétude
Nos formations de comité travaillent la décision sous tension et la manière dont un comité se parle quand les résultats baissent. Vous y trouvez un espace où l’inquiétude devient un objet de travail collectif, relié aux arbitrages que votre comité doit rendre dans les semaines qui suivent.
Commencez par votre comité de direction
Votre transformation cale alors que la vision est claire ? Faites travailler votre comité sur sa manière de décider avant de mobiliser vos talents, et découvrez notre formation de codir pour renforcer votre comité de direction.
Soutenir la ligne managériale et les talents exposés
Vos managers et vos talents reçoivent l’essentiel de l’anxiété qui descend du comité. Une communauté de managers leur offre un lieu entre pairs pour dire ce qu’ils voient sans risque pour leur carrière, et nos parcours managériaux préparent vos futurs dirigeants à formuler une inquiétude sans perdre leur légitimité.
Ce que l’échec des transformations doit à ce que votre comité tait
L’étude de l’INSEAD décrit une entreprise qui ne manquait ni de vision, ni de stratégie, ni de collaborateurs engagés, et qui a pourtant perdu son indépendance. Son comité a traité son inquiétude comme une faiblesse à cacher, puis il l’a déposée sur ceux qui dépendaient de lui, et l’organisation entière s’est mise à tourner autour de cette inquiétude.
Les taux de 70 % et de 88 % vous dispensaient de chercher plus loin, puisqu’ils font de l’échec une fatalité statistique. Sans eux, la question redevient une question de décision. Avant de confier votre prochaine transformation à vos talents, vérifiez que votre comité peut dire ce qui l’inquiète et entendre ce que ses talents lui rapporteront. Un comité qui y parvient se donne une chance de transformer l’entreprise, alors qu’un comité qui s’y refuse prépare, avec le meilleur programme du marché, l’échec des transformations qu’il annonce.
Questions fréquentes sur l’échec des transformations
Pourquoi les transformations d’entreprise échouent-elles ?
Les causes citées le plus souvent sont la résistance des équipes, un défaut de méthode et une vision mal portée. La recherche de l’INSEAD ajoute un mécanisme managérial qui vaut pour toute transformation, numérique ou non : l’anxiété non dite des dirigeants, qui façonne les décisions et déplace la responsabilité vers d’autres échelons. Les taux de 70 % et de 88 % souvent cités ne reposent sur aucune mesure fiable.
D’où viennent les chiffres de 70 % et de 88 % d’échec des transformations ?
Le premier circule de longue date sans source mesurée, et Mark Hughes a montré en 2011 qu’aucune preuve empirique valide ne le soutenait. Le second vient d’une enquête Bain de 2024 auprès de plus de 400 dirigeants, et il mesure l’écart avec l’ambition initiale plutôt que l’échec des transformations.
Qu’est-ce que l’organisation défensive ?
L’organisation défensive est un processus décrit par Declan Fitzsimons, Jennifer Petriglieri et Gianpiero Petriglieri. Une organisation y diffuse, détourne et déplace l’anxiété de ses dirigeants en quatre temps : une vision rassurante, un coupable désigné, des routines d’engagement vides et un bouc émissaire. L’agitation augmente pendant que le statu quo se maintient.
La résistance au changement explique-t-elle l’échec des transformations ?
Elle en explique une partie, mais elle sert souvent de diagnostic commode. Dans une organisation défensive, la résistance observée chez les équipes est parfois produite par le comité lui-même, qui rejette les retours qui le mettent en cause, puis constate le désengagement de ceux qu’il a découragés.
Faut-il confier une transformation à des hauts potentiels ?
Une cohorte de hauts potentiels peut conduire des chantiers utiles, à condition que le comité s’engage d’avance sur le traitement des conclusions qui le concernent. Sans cet engagement, la mission expose les talents à porter une inquiétude que la direction n’a pas formulée, et elle risque de provoquer leur retrait.


